Enjeux et dimensions de la communication politique de crise

L’affaire née du logement de fonction d’Hervé Gaymard constitue l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire en termes d’information et de communication. Elle permet aussi de rappeler les phénomènes qui accélèrent les crises politiques et de s’interroger sur une possible théorisation des données observées empiriquement.  Comment gérer au mieux une crise produite par des éléments factuels ? Pourquoi un incident est-il transformé en crise ? Quel comportement faut-il adopter à l’endroit des médias ? Quelle leçon convient-il de tirer des démissions consécutives à un scandale ? Une crise politique peut-elle générer des aspects positifs ? Autant de questions auxquelles l’actualité incite à réfléchir.

Moment crucial et décisif de la vie d’un homme politique ou d’un parti, la crise n’est pourtant pas, a priori, ingérable. Ses conséquences peuvent même devenir positives, encore convient-il d’en connaître parfaitement les mécanismes.

La prévention et la contre-attaque en constituent des armes redoutables. Il n’est pas rare qu’une communication de crise, prévenue, élaborée et administrée avec efficacité, permette de minimiser la portée d’événements fâcheux. Pour n’évoquer que les amis politiques du ministre démissionnaire, Jacques Chirac et Charles Pasqua démontrent ainsi, depuis vingt cinq ans, leur formidable capacité de résistance. Jean et Xavière Tibéri détiennent une belle longévité politique, encore que non jugés pour l’affaire des faux-électeurs du Ve arrondissement de Paris. Quant à Jacques Toubon, il siège aujourd’hui au parlement européen et se félicite chaque jour des vertus du scrutin proportionnel.

L’éphémère ministre de l’Economie du gouvernement Raffarin n’a point, lui, bénéficié des effets d’une bonne gestion de crise. Il a démissionné comme nombre de ministres tels Charles Hernu (non poursuivi), Bernard Tapie et Michel Roussin qui bénéficièrent pourtant d’un non-lieu, Dominique Strauss-Khan (non condamné), Gérard Longuet (mis en examen), Alain Carrignon (sévèrement condamné) et Pierre Bédier (pas encore jugé).

Jusqu’à la crise

Le cas Hernu mis à part, car il touchait à la Défense de notre pays, seule la démission d’Olivier Stirn concerne des faits – comme dans l’affaire Gaymard -, de nature non délictuelle. Ses collaborateurs, à l’époque, avaient recruté des figurants lors d’un colloque afin d’éviter au ministre de discourir devant une salle vide ! La situation au regard du droit est la même pour l’ancien protégé du président de la République et semblable pour ce qui touche à la conception même du métier d’homme politique. La différence réside dans le fait que la première se situait dans le registre du grotesque. La seconde trouve sa place dans celui du symbolique. Au final, ces registres contribuent à transformer rapidement un incident en véritable crise. De plus, l’image non altérée d’Hervé Gaymard, a contrario, l’a défavorisée. En effet, les faits reprochés se situaient précisément à l’inverse de cette représentation perçue par les journalistes et le public. Réussite familiale et politique mais modestie, rapport prégnant à la religion catholique et bon sens paysan mais tempérament moralisateur en constituaient les éléments. Son manque de charisme et sa rhétorique peu convaincante ont, par ailleurs, constitué un lourd handicap pendant la tempête médiatique.

Outre ces données factuelles, sa méconnaissance des médias et celle des phénomènes constitutifs d’une crise n’ont visiblement pas préparé l’ex-espoir de la chiraquie à ce type d’exercice. Ainsi a-t-il accordé un entretien téléphonique à une journaliste de Paris-Match sans exiger de lire la copie de l’article à paraître ! Il convient pourtant de ne jamais oublier que les crises font vendre des journaux. Elles offrent aussi aux journalistes la possibilité d’effectuer un véritable travail d’investigation et de passer ainsi des rôles d’observateurs et de médiateurs à celui d’acteurs. Elles permettent surtout au public de mieux comprendre des fonctionnements opaques.

A la recherche du scoop

De plus en plus nombreux et concurrentiels, les médias se battent pour obtenir l’exclusivité et le scoop. Ainsi, la cassette Méry a-t-elle permis au Monde d’engendrer plus de 30 % des ventes. Le Canard Enchaîné a, derrière lui, une vieille tradition de découvreur de scandales. Dans le dossier Gaymard, Libération a porté le coup de grâce alors que Paris-Match venait de servir d’accélérateur. Par malchance pour Hervé Gaymard, l’actualité nationale et internationale, peu dense, permettait aux radios et aux télévisions de « positionner » en belle place les informations relatives à son dossier. Cette affaire, tombée sur les téléscripteurs la première semaine de la guerre en Irak, le jour de l’annonce de la mort de Yasser Arafat ou le lendemain du tremblement de terre en Asie du Sud-Est eut-elle bénéficié de retombées médiatiques identiques ? Et de la même sanction politique ?

Probablement passée inaperçue il y a quinze ans, elle se déroule dans un contexte politique et sociétal nouveau. En effet, à l’image des salariés qui n’hésitent plus à dénoncer les coups tordus, il semble qu’une partie du personnel politique et administratif alimente les médias, fabriquant ainsi de manière endogène le discrédit qui touche la classe politique. De leur côté, les Français semblent ne plus s’accommoder des libertés prises avec la morale.

L’internet, quant à lui, permet d’accélérer la diffusion des nouvelles dirigées à l’endroit d’un public qui a de la mémoire : Raimbow Warrior, sang contaminé, amiante, vache folle, nuage de Tchernobyl, Erika. Mais, à chaque fois, le discours d’évitement minimise les faits et cette répétition entraîne la méfiance. A l’arrivée, le personnel politique « bénéficie » d’une présomption de culpabilité.

Faut-il rappeler toutefois qu’il devient difficile de prendre le pouls de l’opinion et que le « tous pourris » se trouve battu en brèche par des réélections inattendues ? Ainsi est-il très difficile de théoriser sur la crise en politique, pour preuve, le parcours des ministres démissionnaires pour cause de scandale. Elle demeure un domaine d’étude embryonnaire et de nombreuses questions restent sans réponse. Il n’existe aucune recette miracle et la longue liste des crises mal gérées rappelle en permanence la fragilité des sacro-saints principes.

Gérer la crise

Il faut s’attacher bien évidement à prévenir le danger en amont, ce que savent faire toutes les organisations publiques et privées à risques. Naturellement, l’institution intéressée et l’homme politique devront traiter la crise eux-mêmes et désigner un porte-parole unique, ce, afin d’éviter les déclarations contradictoires, mises en évidence dans le dossier concernant l’élu savoyard. Inutile de préciser qu’il est recommandé, dans tous les cas, de dire toute la vérité, de ne rien omettre.

Mais il convient aussi de revaloriser l’aval, période où il devient possible de tirer quelques bénéfices de la crise. Dans l’affaire Gaymard, grâce à la presse, la démocratie française semble avoir gagné en crédibilité. En effet, une partie de la classe politique, contrairement à celle des pays d’Europe du Nord, possède une éthique et des pratiques qui entraînent une forte méfiance de l’opinion. A l’arrivée, les enjeux concernent le taux d’abstentionnistes, donc la survie de notre vie démocratique.

Par la morale que les politiques ne manqueront pas de tirer de cette histoire fâcheuse, les Français y verront probablement un élément de nature à reprendre confiance dans nos institutions.

Freddy ROY
Consultant en communication publique
Chargé de cours en communication politique en master à l’université de Versailles et à l’ISEG Nantes

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